Un détective très très très spécial, de Romain Puértolas

Le narrateur, Gaspard, a 30 ans et est trisomique. Cela signifie qu’il a un chromosome de trop et est handicapé. Il vit toujours chez ses parents qui le protègent ainsi du monde extérieur. Mais il partage quand même sa vie professionnelle entre une petite boutique de souvenirs dans le quartier de Montmartre où il est vendeur et un laboratoire pour une marque de déodorant. Alors qu’il perd simultanément et pour des raisons bien improbables ses deux emplois, il décide de se reconvertir en … détective privé ! Brillant, cultivé, curieux de tout, Gaspard va se servir de son handicap comme d’un alibi pour résoudre ses enquêtes.

Gaspard est vraiment un détective spécial et ce roman aussi dont la chute est spectaculaire et donne juste envie de recommencer le livre depuis le début pour en découvrir toutes les ficelles. On sent que l’auteur a pris grand plaisir à imaginer cette histoire originale et fantaisiste  où l’enquête policière semble finalement qu’un prétexte. On pourrait parfois reprocher le côté un peu trop « catalogue » des pensées du narrateur qui donne parfois au lecteur la sensation de jouer à Questions pour un champion afin de remettre à niveau sa culture générale mais le tout est quand même bien mené ! En revanche, il faut être sensible à l’humour noir et le ton caustique pour goûter à la saveur de ce roman qui, je le comprendrais, ne peut pas plaire à tout le monde ! Personnellement, j’ai bien accroché mais ne recommande pas ce roman avant 14 ans pour être sûr de ne pas passer à côté du ton décalé et loufoque qui en font tout l’intérêt.

Délit de fuite, Christophe Léon

Une course impardonnable

Afficher l'image d'origineLes parents de Sébastien, adolescent âgé de 14 ans, sont divorcés. Sébastien vit avec sa mère et passe quelques week-end chez son père. Un vendredi soir, son père, Paul, vient le chercher pour passer le week-end dans leur maison de campagne au Frais-Marais. Mais ce soir là, le père de Sébastien a un rendez-vous important avec un plombier. Nerveux de nature, un embouteillage les retarde. Impatient, il devient imprudent et roule à vive allure. En traversant un village, il décide de ne pas ralentir et roule à 100 km/h, expliquant qu’il n’y a jamais personne. Il fait nuit, une femme descend de sa voiture, le père de Sébastien la percute. Malgré cet accident, il continue sa course. Sébastien est furieux contre son père et complètement paniqué, il veut retourner voir cette femme. Son père refuse catégoriquement. L’adolescent ne pourra vivre avec ça… Traumatisé, son comportement va changer, il sèche les cours, boit de l’alcool et en veut terriblement à son père. Un jour,  il va prendre une décision pour essayer de se sortir de cette impasse psychologique dans laquelle il se trouve depuis cet accident.

Loïc a 17 ans, travaille dans une ferme en tant qu’apprenti et suit une formation d’ouvrier agricole. Orphelin de père depuis qu’il a 6 ans, il vit seul avec sa mère, Francine, et est considéré comme un bon garçon au sein de leur village. Un vendredi soir, Loïc et sa mère vont dîner chez des amis à elle. Comme souvent, Loïc ne fait pas part d’un grand enthousiasme pour ce genre de soirée. Prudente au volant, Loïc charrie sa mère sur le trajet. Celle-ci ne se doutait pas que le danger pouvait se produire lorsqu’elle descendait de sa voiture.

Loïc et Sébastien, deux garçons bien différents, au mode de vie  et aux préoccupations différents seront réunis à cause d’un destin dramatique.

Délit de fuite est un roman palpitant où les rebondissements se succèdent tout au long de l’histoire. Ce drame est bouleversant et montre que le destin est parfois cruel tant sur le plan physique que psychologique. La description de chaque instant, des trajets de Loïc en vélo, des conversations sont très réalistes et nous font vivre ce drame comme si nous étions à la place de Loïc. Les relations père-fils, mère-fils sont traitées avec justesse, notamment dans un contexte où chacun traverse une épreuve difficile. La question du divorce n’est  pas non plus épargnée ainsi que celle de la maturité d’un jeune au passé et au présent douloureux.

Je conseille ce roman à partir de la 3ème qui semble viser un public lycéen au vu du style littéraire adopté et du vocabulaire plus ou moins soutenu. Pour ceux qui souhaitent prolonger cette lecture, France 2 a adapté Délit de fuite en téléfilm avec un acteur bien connu Eric Cantonna jouant le rôle du père de Sébastien.

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Un jour, il m’arrivera un truc extraordinaire, de Gilles Abier

Transformation extraordinaire

Afficher l'image d'origine« Un jour, il m’arrivera un truc extraordinaire », c’est ce que se répète sans cesse Elias, ce jeune garçon malingre qui, à 13 ans en paraît 10.

Elias vit avec sa mère. Celle-ci vient de se séparer de son père qu’elle trouvait trop immature. Depuis peu, Franck, son nouveau compagnon s’est installé chez eux : l’exact opposé de son père…  et sa mère commence à l’aimer autant que lui. Alors, pour la rendre heureuse, Elias accepte sans rien dire cette nouvelle situation. A côté de sa vie familiale, Elias mène une vie tranquille de collégien, entouré de ses deux meilleurs amis, qui ont aussi un peu le rôle de gardes du corps : l’extravagante Mathilde, sa voisine et Milo l’armoire à glace. Alors, le jour où Elias commence à se transformer en corbeau, il se confie tout naturellement à eux… Mais cette transformation, ils ne la perçoivent pas ! Quelle chose extraordinaire est-il en train de lui arriver ? Sa transformation ne sera-t-elle visible que lorsqu’elle sera totalement achevée ? Ou bien devient-il fou ?

Des personnages extrêmement attachants, réalistes et forts pour un récit à la lisière du fantastique. Malgré sa faible corpulence, Elias est un garçon qui semble plein de ressources et affirmé. Mathilde et Milo l’accompagnent avec complaisance et compréhension dans son aventure extraordinaire  sans jamais le juger. Un récit original qui tient en haleine jusqu’au bout et une fin terrible qui dévoile tous les mystères laissés en suspens… et qui donne envie de reprendre toute la lecture depuis le début pour remonter les ficelles ! Je ne peux pas en dire plus sans spoiler cette histoire  étrange et des plus réussies. Et je vous conseille de ne pas lire la liste des mots-clés qui sont une indication mais permet aux adultes de créer un corpus thématique sur le sujet traité.

En lisant ce livre il nous arrive vraiment « un truc extraordinaire ». Percutant. Un nouveau coup de coeur pour ce roman des éditions La Joie de lire.

Maarron, de Hakon Ovreas

Super-héros en culottes courtes

Afficher l'image d'origineAaron est en train de construire une cabane avec son copain Norbert. Lorsqu’il découvre des pots de peinture marron chez sa tante, il décide de la peindre. Mais trois garnements viennent détruire la cabane… Alors, la nuit, Aaron devient Maarron, un super-héros masqué qui n’aura de cesse de réparer l’injustice… en repeignant les vélos des fautifs en marron ! Il sera bientôt rejoint par Norbert, le super-héros qui repeint tout en noir et Claire, la super-héroïne qui repeint tout en Bleu clair !

Un récit de vie aux personnages attachants qui parle, sans en avoir l’air, de thèmes graves comme le harcèlement, la mort -avec le décès du grand-père (qui apporte une touche de fantastique au récit puisque celui-ci apparaît à Aaron pour le guider dans ses choix, l’aider à surmonter les épreuves de la vie mais aussi accepter sa mort), l’amitié, l’intégration dans un nouveau quartier mais aussi du thème de la vengeance et de ses conséquences (ou pas) en mettant en scène des super-héros -ce qui parlera aux jeunes lecteurs qui le liront. Un petit livre original et bien écrit comme sait en éditer les Editions La joie de lire (Freak City ; Le temps des mots à voix basse ; Pampa blues) avec de bien sympathiques illustrations.

Petit parenthèse : la catégorie d’âge suggérée par l’éditeur en quatrième de couverture  : « Chaque lecteur est unique. Si vous avez un doute, demandez à votre libraire »… ou à votre documentaliste. C’est tellement vrai… il nous est toujours difficile de dire à qui un livre s’adresse car cela dépend de la maturité du lecteur, de sa sensibilité, de sa capacité de lecture. C’est un gros problème, pour nous, documentalistes, et j’en profite pour lancer un message aux parents : faites le plus possible confiance à votre enfant dans ses choix, et suggérez surtout de ne pas finir un livre non obligatoire (je parle là des programmes de français) si la lecture ne lui convient pas et de parler de ses lectures à un adulte si quelque chose l’a marqué ou choqué.

Le caméléon et les fourmis blanches, d’Emmanuel Bourdier

Le caméléon

Au-delà des différences

Casimir, un professeur des écoles voit approcher la rentrée scolaire des vacances d’été avec beaucoup d’appréhension. Il aime son métier mais une déception sentimentale l’empêche de vivre dans le présent. Issa, jeune malien, un peu voyou et dissimulateur, vit avec son père et redoute également cette reprise de l’école. Un beau jour, le père d’Issa, sans papiers, est menacé d’expulsion ; il confie son fils à Casimir.

Les deux personnages sont très différents. Casimir ne vit que dans le passé et ne montre plus aucun intérêt pour les choses de la vie depuis sa rupture amoureuse, il vit un peu reclus. Issa, au contraire, est un jeune débrouillard plein d’astuce, de ruse et d’énergie. Il est passionné par la lecture mais ne souhaite pas le montrer.  Commence alors pour eux deux une vie compliquée, faite de silences. Le lecteur suit, au fur et à mesure des chapitres, l’évolution de leurs rapports parfois difficiles. Tous les deux vont parvenir à établir une complicité qui se moque des différences. Ils vont s’apprécier et cette expérience les amènera à se tourner vers un nouvel avenir.

 

Le temps des mots à voix basse, Anne-Lise Grobéty

Amis à vie

Afficher l'image d'origineLe jeune narrateur et son ami Oskar sont inséparables, tout comme leurs pères d’ailleurs qui passent leur temps libre ensemble depuis de longues années, à discuter poésie près des ruches au fond du jardin. La vie s’écoule calmement, en totale harmonie, pleine d’éclats de rires et de quelques bêtises d’écoliers jusqu’au jour où les adultes se mettent à parler à voix basse…

D’un jour à l’autre, tout va changer et s’obscurcir. Oskar va être relégué au fond de la classe puis chassé de l’école. Qu’a-t-il fait pour mériter cette mise à l’écart ? Rien. Il est simplement juif.

Ce tout petit livre est exceptionnel. Grâce à une histoire très simple et une écriture très poétique, les jeunes lecteurs pourront comprendre très facilement à quel point la montée d’un nationalisme radical (en l’occurrence ici le fascisme nazi) peut dévaster une nation. On pourra travailler avec eux la notion de devoir de mémoire et les leçons que nous devons retenir de l’Histoire. Nous avons tous le choix de nous opposer à la bêtise et à la barbarie humaine. L’amitié est une jolie réponse à l’intolérance et permet de résister aux pires horreurs dont les hommes sont capables. Un texte qui prône la tolérance, la culture face à l’ignorance et résonne très fort dans les moments pénibles que nous traversons actuellement. A mettre entre toutes les mains. Enfants comme adultes. Coup de cœur !

Freak City, Kathrin Schrocke

Un amour silencieux

97887253Mika est un garçon de 16 ans profondément malheureux. La fille avec qui il sortait depuis un an, Sandra, vient de le quitter sans lui donner d’explication qui tienne la route. Elle souhaite faire une pause, une longue pause…

Un jour, alors que toujours éperdument amoureux il suit de loin Sandra et ses amies, Mika se retrouve au Freak City, un café alternatif. Contre toute attente, il va y faire la connaissance d’une brune magnifique que ses copains et lui avaient malmenée dans la rue quelques jours plus tôt. Il comprendra rapidement pourquoi la demoiselle n’avait pas répondu à leurs propos : elle est sourde.

Alors que tout semble les opposer, Mika va tomber sous le charme de Léa, au point de suivre des cours intensifs de langage des signes. S’il garde son attirance pour Léa secrète, il est bientôt obligé d’en parler à ses amis et va alors devoir affronter leurs sarcasmes et préjugés face au handicap. Difficile dans ces conditions de débuter une histoire d’amour, d’autant que Léa reste sur la défensive et que Sandra prend un malin plaisir à jouer avec les sentiments du jeune homme…

Ce roman aborde de façon assez directe un thème peu souvent traité en littérature jeunesse : la question du handicap et plus précisément ici celle de la surdité. Il permet donc de sensibiliser les ados auxquels il se destine à ce problème et surtout va permettre une réflexion sur les clichés et préjugés des jeunes et moins jeunes à ce sujet grâce aux personnages secondaires qui représentent malheureusement le peu d’ouverture d’esprit dont est capable de faire preuve une large partie de la population (non, les sourds ne sont pas des attardés mentaux, oui ils ont des sentiments et envie de communiquer comme tout le monde…). Le personnage de Mika, s’il est hautement positif dans la mesure où justement il parvient à dépasser toute cette bêtise et à être assez fort pour imposer ses convictions, n’en reste pas moins un ado avec ses doutes et ses pulsions hormonales. C’est justement ce dernier point, assez copieusement développé dans le texte, qui me pousse à ne pas conseiller ce titre à des élèves avant la classe de 3ème. Non pas qu’il y ait quelque chose de choquant, mais je pense que certains – ou plutôt certaines, les garçons seront moins dérangés – pourraient être déstabilisés par quelques propos ou scènes (je rappelle que le narrateur est un garçon de 16 ans et que l’auteure, réaliste, n’a pas choisi de faire dans la guimauve). Cela mis à part (et encore, ce n’est pas une critique, je fais juste une mise en garde puisque la chronique s’adresse également au comité de lecture d’un CDI de collège), ce roman engagé est très agréable à lire. Il permet d’aborder l’épineuse question des sentiments et de la différence à un âge où faire un choix qui sort du lot n’est jamais simple. Les ados pourront très facilement s’identifier au jeune Mika, constamment tiraillé entre ses propres envies et ce que lui conseillent ses amis et parents. Enfin, on ne s’ennuie pas une seconde, le rythme est rapide grâce notamment aux nombreux dialogues (de sourds parfois ! 😉.