Le goût amer de l’abîme, de Neal Shusterman

En plein chaos…

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Caden a 15 ans, c’est un adolescent doué qui adore dessiner. D’ailleurs, il retrouve régulièrement des amis passionnés comme lui. Ensemble, ils créent des jeux vidéo. Mais voilà, depuis quelques temps, Caden se sent persécuté, il pense que ses camarades de classe veulent le tuer. Il a bien essayé d’en parler avec son père mais celui-ci a du mal à le suivre, il ne le comprend pas. L’adolescent est perdu dans ses pensées, dans ses idées étranges. Quand il perd pied avec la réalité, il se prend pour un mousse navigant à bord d’un grand bateau, à la recherche d’un trésor. Le délire est continu. Il a de grosses crises d’angoisse, il voit des monstres partout, il entend des voix et commence à souffrir de phobie sociale. Il se surprend également à penser que ses parents, sa famille ne sont pas ce qu’ils sont réellement, mais qu’ils font partis d’une secte dans le seul but de le nuire voire de le faire disparaître. Il n’arrive plus à intégrer un groupe, à partager des moments avec des amis. Il fait semblant de s’intéresser mais en fait, il ne les comprend plus, comme s’ils parlaient un langage différent. Leurs voix, leurs rires sont lointains, ils résonnent dans un brouillard. Caden est dans sa bulle. Il est dans un trou noir qui l’absorbe. Même ses dessins n’ont plus de forme, ce sont des gribouillis. A chaque fois que la réalité lui échappe, il se retrouve sur le bateau. Et puis il y a toujours ces voix qui ne le quittent plus, obsédantes et machiavéliques. Les objets prennent vie et lui parlent. En chacun d’eux, Caden voit des signes qui lui dictent une conduite. Les symboles ont un pouvoir et s’animent.

Les parents remarquent le comportement étrange de leur fils mais, au début, ils pensent que c’est un manque de concentration. Petit à petit, la difficulté de communiquer, l’éloignement mental de Caden les inquiètent. Pour la première fois, ils pensent que consulter un thérapeute pourrait être utile. La situation se dégrade, Caden voit des monstres partout, soupçonne les gens de lui vouloir du mal, ne dort pas, marche sans cesse. La réalité lui échappe, tout est difforme, sens dessus-dessous. Arrive alors le moment où Caden est hospitalisé. Décision difficile pour des parents qui ne savent plus comment aider un fils qui part à la dérive. Les thérapies, les prises de médicaments se succèdent. Caden va rencontrer d’autres patients qui, comme lui, ont une lourde pathologie, qui, comme lui, sont brisés. Le jeune homme se rend compte qu’il est malade et en cela regrette de n’avoir pas vécu à une autre époque, à une époque où on aurait pu lui reconnaître un don, où on aurait pu le prendre pour un prophète. Là, on le voit comme le malade qu’il est. La limite entre la réalité et les eaux troubles des ténèbres est infime, à tout moment Caden peut basculer dans une folie destructrice autant pour lui que son entourage.

Le goût amer de l’abîme est un roman en partie autobiographique. Neal Shusterman s’est inspiré de la maladie de son fils qui comme le héros, s’enfonçait petit à petit dans son monde. Les chapitres alternent entre la réalité et les pensées de Caden. Le début est un peu déroutant car pas toujours facile à comprendre. Le lecteur doit prendre ses marques et persévérer dans la découverte de cet écrit qui est fabuleux. Petit à petit, tout se cale, les délires paranoïaques de l’adolescent sont plus clairs, et on arrive à tisser le lien entre ce qui arrive et ses transferts. Mais quel calvaire pour son entourage ! Ce qui reste extraordinaire est que l’auteur Neal Shusterman a réussi à analyser, à décrire le mal dont souffre son fils à partir de ses dessins et de ses réflexions. Lors de l’internement de Caden, l’auteur nous dresse le portrait des différents patients qui sont dans le même service que lui et qui souffrent comme lui de schizophrénie. Cette maladie a de nombreux visages, des traitements existent mais ne sont pas toujours concluants car chaque patient est unique. Il faut souligner aussi le gouffre dans lequel est précipité la famille, leur impuissance et leur peur. Pas facile de se battre et d’espérer. La science progresse et elle apprend davantage sur le cerveau ce qui permet d’élaborer de nouveaux traitements. Mais guérissons-nous vraiment de cette pathologie ? Le risque de rechute est omniprésent et certains mettent fin à leur jour. Neal Shusterman a eu de la chance, son fils s’est sorti de cet abîme, en espérant que jamais plus il ne répondra à l’appel des eaux troubles.

Un coup de coeur, à lire dès la 3ème pour les très bons lecteurs.

Fille de vampire, de S.P. Somtow

Johnny, adolescent de 16 ans, vient de déménager à Hollywood. Sa mère, anthropologue, vient d’écrire les mémoires de son grand-père, un sage Indien du Dakota qui est devenu bien vite un best-seller qui les a rendu riches ! Dans son nouveau lycée, il tombe amoureux de Rebecca, qui elle, a des problèmes bien plus sévères de racines et d’identité culturelle : son père est vampire et elle doit bientôt choisir définitivement dans quel monde est souhaite évoluer, pour la foin de sa vie ou pour l’éternité…

Un petit livre sur les vampires, avec tous les codes du genre, quelques références glissées de-ci de-là – en particulier sur la trilogie du même auteur , pas déplaisant, qui se lit vite mais pas franchement un incontournable de la thématique. Finalement, c’est  l’enchevêtrement des croyances amérindiennes et leurs rituels dans une histoire de vampires qui m’a le plus séduit et amusé avec le personnage du grand-père indien, particulièrement haut en couleur.

-Tu vas prendre un bain de vapeur purificateur, puis tu expérimenteras une vision mystique, afin de rencontrer les esprits qui te donneront ta véritable identité.

– Moi ?

– Bien sûr, me répondit [mon grand-père]. Sinon, pourquoi apparaîtrais-tu dans mon tipi à cinq heures du matin, vêtu de ton seul caleçon ?

-Mais grand-père, tu n’y es pas du tout. J’ai fait cet affreux cauchemar et je…

[…]

-Ecoute, fiston, dit grand-père. Tu n’as pas fait ta bar-mitsvah, ni ta communion solennelle, et tu dois faire quelque chose qui  symbolise ton passage à l’âge adulte.

-Je ne peux pas simplement me contenter de perdre ma virginité ?

Les murs bleus, de Cathy Ytak

Des âmes abîmées…

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Paris 1969. Antoine déambule dans les rues de la capitale, tenant par la main un petit brésilien de 5 ans, Loirinho. Antoine est un déserteur. Il y 7 ans, il a intégré les convois de réservistes, en partance pour l’Algérie. Condamné à mort pour avoir désobéi, il s’exile au Brésil où il a fait la rencontre d’une jeune femme, Jerusa, devenue sa compagne. Antoine a maintenant 38 ans et revient en France, son pays d’origine pour régler un divorce et parce que ce petit garçon presque aveugle, doit subir une greffe de cornée. Mais ce retour est amer. Il ne reconnaît plus son pays. Antoine est un écorché vif, poursuivi par les horreurs de la guerre, rattrapé par un passé sanglant. Il souhaiterait retrouver sa vie d’avant, sa vie d’instituteur. Il rend visite à son ami Louis, déserteur également, hanté par les mêmes images cinglantes, assassines. Antoine, considéré tel un traître, est un rescapé qui a été puni parce qu’il a refusé de tuer, de violer. Il a assisté à des scènes horribles qui ne cessent de le torturer. L’enfant est le fruit d’un viol et c’est Jerusa qui l’a accueilli car sa mère, une jeune adolescente de 14 ans l’a rejeté. Lui aussi est hanté par un cauchemar. Il voit des ânes partout. On apprendra un peu plus tard la signification de ce tourment …. Au Brésil, la pauvreté côtoie la violence. Antoine ne veut pas y retourner malgré une femme aimante qui l’attend. Il est F, il veut revenir chez lui, se construire une vie. Tout recommencer. Mais que va lui apporter une France qu’il ne reconnaît plus ?

Les murs bleus est l’histoire d’une renaissance portée par les liens très forts qui vont unir le petit garçon et Antoine. Sous la plume pleine d’émotion et de sensibilité de Cathy Ytak, on voit évoluer leur relation. C’est tout un symbole. Loirinho a un voile sur les yeux, le même qu’Antoine, lorsqu’il regarde autour de lui et qu’il ne trouve plus sa place dans le pays qui est le sien. Il a laissé au Brésil la femme qu’il aime, il a peur de la décevoir, de la faire souffrir car le passé l’emprisonne. Il faut qu’il fasse des choix qui seront pour beaucoup influencés par Loirinho.

Le récit à la fois dur et touchant aborde le sujet de la guerre d’Algérie et de ce qu’elle laisse comme traces dans la mémoire. Des hommes meurtris, incompris, des femmes qui ont souffert, qui ont été brutalisées, violées, des reconstructions difficiles, voire impossibles. Ils sont seuls face à leurs démons, avec dans la tête et sur le cœur, des plaies béantes qui jamais ne se refermeront. L’amour est également très présent dans cette histoire : l’amour d’un pays, d’un enfant, d’une femme. Et c’est par amour qu’Antoine fera ses choix.

Gustave Eiffel et les âmes de fer, de Flore Vesco

Gustave Eiffel, jeune homme réservé et discret cherche ardemment du travail, à la hauteur de ses compétences, pour payer ses loyers de retard. A la terrasse d’un café, il consulte les offres d’emploi d’un journal, lorsque son regard s’attarde sur une annonce très particulière : « société très fermée recherche esprits logiques et coeurs aventureux »… Pas d’adresse, pas de nom mais des données énigmatiques complètent le texte. Gustave, intrigué, s’attèle rapidement à résoudre l’énigme et ses pas vont le mener dans un immeuble abandonné, où, avec les autres candidast, il va être soumis à des épreuves plus qu’étranges… Sa ténacité et son esprit d’équipe vont vite faire oublier son manque de confiance en lui.. C’est le début d’une aventure extraordinaire que va vivre notre Gustave qui sera amené à côtoyer Alfred Nobel, Louis Pasteur, et peut-être même des êtres fabuleux comme le phénix qui renaît de ses cendres… En quoi ses compétences dans la construction et dans le matériau du fer vont-ils bien pouvoir l’aider ?

 

Un roman très original qui fait évoluer des personnages réels historiques dans un univers steam-punk où le fantastique côtoie le policier, l’aventure et l’action. On évolue dans une ambiance parisienne du 19ème siècle, à la découverte de la Révolution industrielle et de l’Exposition universelle dans un questionnement riche sur les relations entre l’Homme et la Machine et son remplacement éventuel, sur la rentabilité et les conditions de travail. On évoque les bouleversements que le Baron Haussmann a suscité dans Paris avec la création de ses boulevards, des travaux de Eiffel, de Pasteur ou de Nobel. On ne peut pas non plus ne pas penser à Frankenstein de Mary Shelley dont le roman est un clin d’oeil évident. Une écriture au style à la hauteur de cette histoire foisonnante, où jeux de mots se disputent au style littéraire de haut vol. Des personnages eux-mêmes d’une grande richesse : des ouvriers bourrus, un Eiffel touchant de sincérité dans ses amitiés et dans l’amour qu’il voue à Isamberte, la fille du patron de la manufacture dans laquelle il est embauché. La fin nous réserve de belles surprises ! Une lecture exigeante pour un lectorat exigeant. Saura-t-il accrocher le jeune lecteur autant que l’adulte que je suis, la question reste posée… et j’attends des réponses dans vos commentaires !

 

Doublement piégé, de Dounia Bouzar

« L’ignorance mène à la peur. La peur mène à la haine. La haine mène à la violence. »

Alex Edouk, 17 ans, est en recherche d’identité : un prénom français mais un physique marocain, une mère française, mais un père marocain, juge anti-terroriste, qui a plutôt tendance à renier ses origines. Ce qui fait le lien, c’est son grand-père paternel. Sa sagesse est source d’apaisement. Très pieux, celui-ci  pratique néanmoins un islam modéré et permet à Alex de mieux appréhender ses origines multiples.

Alors, le jour où celui-ci décède d’une crise cardiaque, sans prévenir, Alex s’effondre. Il va chercher des réponses sur Internet sur la mort, sur la religion. Peu à peu, il tisse des liens avec une certaine Bachira… C’est le début de l’embrigadement… Jusqu’où Alex est-il prêt à aller par amour et par désespoir ? Comment tombe-t-on entre les mains de Daesh ? Y a-t-il un profil-type des jeunes manipulés ?

Un roman à destination d’adolescents avertis à partir de 14-15 ans qui mêle quête d’identité, souffrance psychologique, et action. Le jeune Alex, issu d’une famille très intégrée à la culture française, qui a tendance à dénigrer la religion  va se faire piéger par des discours sur la vie après la mort et l’accès au paradis. C’est en espérant sauver ses parents mécréants et leur ouvrir les portes de ce paradis afin d’y retrouver le grand-père qu’Alex, vulnérable, commence à tisser des liens sur internet. Son départ-enlèvement vers la Syrie est un tournant dans l’histoire qui devient roman d’action. On vit avec Alex les tortures que les djihadistes lui infligent pour savoir s’il est apte à intégrer leur rang et mourir pour la cause.

C’est un roman à deux voix où les points de vue alternent à chaque chapitre du récit. La voix d’Alex, adolescent vulnérable et la voix du père, juge anti-terroriste qui met tout son coeur à défendre son pays d’adoption par la voie de la justice, quitte à renier ses propres origines.

Cette histoire est aussi une histoire de famille. Quelle est la place de chacun dans le cercle familial. Comment être présent en tant que parent sans pour autant imposer sa propre vision du monde. Comment les liens familiaux se resserrent dans l’adversité et aident à affronter les épreuves. Au final, chacun fait son chemin de vie et se remet en question par rapport aux valeurs qu’il souhaite défendre et ce en quoi il croit. Le chemin que l’on prend n’est pas toujours le bon et l’on fait des erreurs mais tout reste possible. Finalement, malgré le propos dur de ce livre, il s’en dégage un parfum d’optimisme. Faisons confiance en l’Humanité.

Un livre sur les rouages de la manipulation et de l’embrigadement qui permet de mieux comprendre de l’intérieur comment tout cela est possible et que tout n’est pas forcément noir ou blanc. Un roman d’actualité bien construit qui permet aux jeunes lecteurs d’appréhender un sujet difficile et hélas trop présent dans leur quotidien.

Arkane, tome 1. La désolation, de Pierre Bordage.

Arkane, tome 1 : La Désolation par BordageIl y a fort longtemps, alors que le pays d’Arkane s’appelait encore le Tagre, l’Odivir sortit de son lit et submergea la totalité de la population. Sauf sept familles que les déesses du fleuve avaient décidé d’épargner. Celles-ci allèrent sur une colline que l’eau n’avait pas recouverte et décidèrent d’y bâtir la cité d’Arkane… A ce jour, ces sept familles règnent toujours malgré les coups d’Etat, les crises économiques et tous les problèmes qui incombent au pouvoir. Mais les familles ont toujours été sept et jamais une d’elles n’a été évincée par les six autres. Malheureusement, aujourd’hui, c’est ce qui arrive à la maison du Drac, et Oziel est la dernière représentante de cette famille quasiment éteinte. Elle va alors devoir se démener pour restaurer le pouvoir perdu du Drac…

Dans ce premier tome, Pierre Bordage nous relate l’histoire de plusieurs personnages en même temps : celle d’Oziel du Drac qui doit échapper à ses poursuivants de l’Aigle, celle de Renn, apprenti enchanteur de Pierre dans les massifs de L’Ostian, ainsi que celle de Noy du Corridan qui est au coeur des complots de la maison de l’Orbal auxquels il doit échapper. Malgré quelques passages inadaptés à la lecture jeunesse (un peu trop cru et violent) et qui sont destinés à un lecteur averti, l’intrigue et le suspens sont  au rendez-vous dans ce premier tome de la série Arkane qui s’annonce très intéressante. Un premier tome très entraînant qui m’a donné l’envie de lire la suite… non …  de la dévorer !

 

Poil de Carotte, de Jules Renard

Une enfance dans la tourmente

Je m’appelle François. Oui, j’ai les cheveux roux et sur ma peau des tâches de rousseur ! Et alors, à part ça, je suis un garçon comme les autres. Enfin presque… Est-ce pour toutes ces raisons que ma mère me rejette et me tiraille, est-ce pour toutes ces raisons que mon frère et ma sœur se moquent de moi ? Que dire de mon père… gentil mais indifférent. J’en ai marre de me coltiner les corvées  ! Marre de cette vie douloureuse et sans amour, marre de ne pas avoir ma place dans cette famille, marre d’être le vilain petit canard. A quoi bon vivre si mon existence ne change pas. Je demande simplement qu’on m’aime…..

Poil de Carotte est l’histoire malheureuse d’un petit garçon mal aimé, pas désiré et roux. La mère, personnage tyrannique, n’a de cesse de l’humilier et de lui confier les tâches les plus ingrates de la maison. Quelle enfance bafouée ! On ne peut que s’attacher à cet enfant en quête d’un amour familial et surtout maternel, inaccessible. Les relations avec son père sont bonnes mais celui-ci trop souvent absent, passe à côté du mal6être de son fils. Une souffrance qui ne laisse pas indifférent, forcément, une souffrance qui se manifeste aussi parfois par un comportement excessif, notamment quand Poil de Carotte se transforme en bourreau, quand il s’acharne à faire souffrir de petits animaux. On peut s’en offusquer mais est-ce réellement  sa faute ?

L’histoire est tragique mais on se prend à sourire par moment quand le jeune garçon essaie de tenir tête à sa mère. A noter que Jules Renard s’est inspiré de sa propre vie en écrivant Poil de Carotte. Dans sa jeunesse,  souvent  chahuté, il s’est  réfugié dans les études. Il a fondé une famille, il a eu deux enfants qu’il a élevés avec une grande affection et auxquels il dédiera Poil de Carotte.

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