Mémoire mutilée

Le voile noir, de Anny Duperey

Il faut que je me vide déjà de l’émotion suscitée par cette histoire de vie ou devrais-je dire de mort. Je n’arrive pas à me détacher de ce livre, je l’ai fini mais il est encore en moi…

Anny Duperey est bouleversante, tellement digne, tellement sincère. Comment construire sa vie d’adolescente puis d’adulte quand la perte de ses parents arrive si jeune.

En 1955, les parents de l’auteur meurent de façon très tragique alors qu’elle n’a que 8 ans et sa sœur 6 mois. C’est elle qui va les trouver et cette image déchirante est la seule chose qui lui reste de cette petite enfance. Elle n’a aucun souvenir d’eux. La mort est révoltante mais là, elle est d’autant plus inacceptable qu’elle s’en sent coupable. Je tairai les conditions qui l’ont provoquée pour ne pas tout dévoiler. Ce moment précis de sa vie va la hanter pendant de nombreuses années. Anny Duperey a déposé un voile noir sur tout ce qui a précédé le drame. Il n’y a plus « d’avant »

… «J’ai le sentiment que ma vie a commencé le jour de leur mort – il ne me reste rien d’avant, d’eux, que ces images en noir et blanc.»

Son père était un très grand photographe et l’auteur va essayer de reconstituer sa vie d’avant à partir de photos qu’elle détient enfouies dans un tiroir depuis 30 ans. Chaque photo va constituer alors une pièce d’un puzzle de vie difficile à constituer. Cette mort qu’elle leur reproche, qui va dévaster son avenir.

… «Curieusement, je n’en ai pas envie. Leur dédier ce livre me semble une coquetterie inutile et fausse. Je n’ai jamais déposé une fleur sur leur tombe, ni même remis les pieds dans le cimetière où ils sont enterrés. Sans doute parce que obscurément je leur en veux d’avoir disparu si jeunes, si beaux, sans l’excuse de la maladie, sans même l’avoir voulu, quasiment par inadvertance. C’est impardonnable.»

Au départ, l’idée de l’auteur est d’éditer un album des plus belles photos de son père, Lucien Legras mais très vite elle se rend compte que celles-ci représentent en fait sa mémoire. De là est né Le voile noir. Elle écrit ce livre presque 30 ans après la tragédie. Regarder ces clichés est un réel traumatisme mais essentiel pour connaître sa vie d’avant. Le texte ne va pas sans ces photos qui seront le fil conducteur du récit. Les photos sont décryptées à la loupe, les visages sont étudiés, les expressions analysées. Pourtant jeune quand ses parents ont disparu, Anny Duperey a toujours refoulé son chagrin, sa douleur, sa détresse, avec un sentiment de culpabilité effroyablement intense. En fait, curieusement, ce livre est fait pour aider l’auteur à exprimer un chagrin. C’est une sorte d’exutoire. Au début, on sent que l’auteur a encore cette carapace qui lui interdit la tristesse, les larmes mais, petit à petit, des portes s’ouvrent et son cœur saigne… Elle prend de la distance avec ses parents et d’ailleurs quand elle nous en parle, elle dit « Eux ».

Dans cette vision idéale, il était hors de question d’écrire avec un paquet de Kleenex sur la table. C’est raté.

Elle reviendra souvent sur le matin où ses parents sont partis car de là commence tout le refoulement d’Anny Duperey. Elle les a perdus deux fois, physiquement et mentalement. On la sent prise entre la culpabilité de n’être pas morte avec eux et la colère d’avoir été abandonnée. Elle les a « oubliés ». Ecrire sur sa vie est difficile quand tout est enfoui, effacé…Ces clichés vont aussi rassurer l’auteur qui voyait ses parents comme deux étrangers. Elle va comparer des portraits de sa mère avec le sien et elle sera touchée par la similitude de leur regard. Elle est émue.

Elle avoue que longtemps elle a caché ses yeux, elle a longtemps refusé cette ressemblance, elle l’a réfutée. Elle modifiait son regard à grands coups de maquillage.Elle refoulait tout ce qui pouvait la rapprocher de ses parents, de sa mère.

« J’ai toujours détesté mes yeux-mes VRAIS yeux- et ce regard que mon père avait fixé sur ce portrait…..Or depuis peu j’accepte de vivre avec et de montrer mes yeux nus tels qu’ils sont.Tes yeux, ma mère, et le regard que tu m’as légué. »

Elle adressera d’ailleurs une lettre très touchante de pardon à sa maman.

Anny Duperey souffre aussi d’avoir été séparée de sa petite sœur, encore nourrisson à l’époque des faits. Elle qui prenait plaisir à s’occuper d’elle, à jouer à la mère poule. Les familles respectives des défunts se sont« partagées »les filles. Chacune a donc grandit sans l’autre.

« Votre mort m’a rendue à jamais enceinte de vous. Vous m’habitez. Je vous aime. »

Cette phrase m’a bouleversée, on sent l’auteur réconciliée, proche comme jamais de ses parents qu’elle a retrouvés dans la mort. Quelle image forte et déchirante à la fois. C’est l’aboutissement de tant d’années de souffrance. Serait-ce faire son deuil enfin ? Pour Anny Duperey faire son deuil c’est laisser ses parents partir en paix. C’est s’éloigner de cette fillette de 8 ans ! C’est grandir. Elle vient de les retrouver, elle vient de se réconcilier avec un passé qui s’est arrêté à ses 8 ans. Une partie d’elle refuse de se retrouver seule à nouveau… Elle veut garder ses parents en elle, prisonniers de son cœur, de son corps.

« Il faudrait à présent – et cette seule pensée m’arrache le coeur – qu’ils deviennent de « vrais morts qu’on n’APPELLE plus ». Ils m’ont quittée, il faudrait maintenant que je les laisse partir de moi, décider que cette manière de vivre avec deux morts en filigrane entre moi et toute chose a fait son temps.
Il faudrait arrêter de se battre, faire la paix. Grandir. »

Preuve qu’elle a évolué, elle leur dit « je vous aime » à la fin de son ouvrage alors qu ‘au début elle ne veut même pas leur dédier ce livre..

Cet écrit autorise maintenant l’actrice à se souvenir, à lâcher sa tristesse et peut-être aussi à cicatriser ses plaies. Elle revendique aussi le droit à la souffrance pour les enfants, le droit aux larmes dont elle s’est si longtemps privée.

Anny Duperey est vraie, je me suis laissée emporter par son écriture si puissante, si forte. Elle aborde la réalité de la mort, de ce qu’on peut ressentir quand elle nous approche. Les photos sont superbes, empreintes d’une grande nostalgie. Le voile noir a masqué ses souvenirs pour enterrer une souffrance.

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